roumain     CE LUNDI 11 JANVIER 2016 à 15 H.

                     CONTRE-COURANT

Jacques Roumain (1907-1944), co-fondateur du Parti Communiste Haïtien en 1934, est une des grandes figures de la littérature haïtienne et de la littérature francophone en général. Francophone est un euphémisme qui désigne en réalité la littérature des peuples et des pays qui eurent à subir l’esclavage, la colonisation (comme la plupart des pays africains et les Antilles) puis ensuite le néo-colonialisme — où le relais de l’oppression économique et sociale, talon de fer de l’impérialisme mondial, fut et est toujours assumé par des gouvernants collaborateurs qui, moyennant grasses prébendes, aident au pillage de leur propre peuple.
« Du point de vue éthique (écrivait Roumain en 1939, date dont nous commençons à nous rapprocher dangereusement), pour nous écrivains qui nous flattons de refléter la conscience de l’univers, cette interdépendance [entre les peuples] fait que nous avons perdu une bonne fois pour toutes le droit — si toutefois nous l’avons jamais eu — aux artifices de la solitude et au mysticisme de l’introspection. Leurs phraséologies fonctionnent de manière plus ou moins subtile comme un écran de fumée, masque imparfait de la panique et de la désertion. Elles incarnent la renonciation à la mission fondamentale de l’homme de pensée : être un homme d’action. Je pense qu’une bonne définition du mot “écrivain” stipulerait qu’il n’est pas libre, puisque la pensée est à tel point déterminée par l’Histoire qu’elle n’a aucune valeur si elle ne reflète et n’exprime les pulsions dialectiques de la vie. »
Avec son grand roman, Gouverneurs de la rosée, Roumain livre une fable qui illustre à sa manière ce que peut être cette action et les résultats auxquels elle peut aboutir.

Ces écrivains sont dits francophones parce qu’ils s’exprimèrent évidemment en français, langue des occupants et des dominateurs, qui se transforma entre leurs mains en un outil critique redoutablement efficace (comme le prouvèrent Césaire, Fanon et bien d’autres). Dans l’émission Contre-courant, il sera porté un intérêt croissant à cette littérature délaissée (parce qu’elle devient un miroir de plus en plus précis pour nous Européens — la Grèce en est un premier exemple suffisamment clair), à laquelle les médias et toute l’idéologie dominante actuelle préfère évidemment le nombrilisme nauséabond et faisandé des pitres, écrivassiers et pisseurs de copie qui occupent aujourd’hui le devant de la scène.
L’expérience des intellectuels qui se révélèrent particulièrement conscients des mécanismes du néo-colonialisme et en démontèrent les rouages nous intéresse désormais, nous peuples européens quelques décennies plus tard, parce que notre tour est venu. L’Europe, dans le grand échiquier de la prédation mondiale, est programmée pour un passage aussi rapide que possible à la moulinette néocoloniale.

En 1933, Roumain écrivait : « Je suis communiste. […] Fils de grands propriétaires terriens, j’ai renié mes origines bourgeoises. J’ai beaucoup vécu avec les paysans. Je connais leur vie, leur mentalité, leur religion — ce mélange étonnant de catholicisme et de vaudou.
Je ne considère pas le prolétariat paysan comme une valeur sentimentale. Le paysan haïtien est notre seul producteur et il ne produit que pour être exploité, de la manière la plus effroyable, par une minorité… politicienne qui s’intitule l’Élite. Toutes mes publications ont combattu cette prétendue élite. […] Jusqu’à ce jour nos écrivains, à de très rares exceptions près, n’ont fait qu’imiter les poètes et conteurs français. J’estime que notre littérature doit être nègre et largement prolétarienne. »



Bibliographie :

Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée, Le temps des cerises, 2000.

Œuvres complètes de Jacques Roumain. Edition critique, Léon-François Hoffmann,coordinateur, 1ère éd. 2003, Agence universitaire de la francophonie, coll. Archivos, 1690 p.

• Christiane Chaulet-Achour, Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, Étude critique, Éd. Champion,  “Entre les lignes”, 2015.



Pauses musicales

Musique du film RoyalBonbon, film de Charles Najman (sur le règne du roi Christophe d’Haïti) : Éclipse.

Viej Mirak, Traditionnel haïtien, Carlton Rara, Peyi Blue.

Papa Legba nan peyi vodou, Traditionnel haïtien, Carlton Rara, Peyi Blue.


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